Le dimanche, il semble toujours souffler comme un vent de sérénité sur Tana la bouillonnante. Moins de circulation, moins d’agitation.

Au parc d’Ambohijatovo, cet après-midi je me concentre au milieu des rires des enfants. Les trois prochaines semaines vont être intenses, ponctuées d’entretiens décisifs pour Pokanel, autant de rencontres à provoquer, de projets à monter, autant d’opportunités à saisir, d’essais à transformer, autant de kilomètres à parcourir. Quelqu’un me disait la semaine dernière que contrairement à une création d’entreprise où réussir s’impose de fait puisque le cas échéant la sentence est sans appel, nous n’avions pas la même pression au sein de Pokanel puisque l’échec éventuel de nos projets n’aurait pas pour conséquence notre faillite. Certes. Sauf que je n’envisage pas de retour possible à la case départ. Organiser le stand de la misère la mieux orchestrée ou vous coincer à l’arrêt du bus avec un speech bien pensant sur ce que Pokanel ferait avec le prix de votre cigarette, non merci. Nous n’envisageons pas de pouvoir utiliser une porte de secours, aussi rassurante que soit sa présence. Non, on se démène pour que ça marche autrement. Imaginer, proposer, distraire, étonner, faire découvrir, enthousiasmer, réussir… pour avancer, développer, construire, scolariser, soulager, soigner, sourire. C’est la seule manière dont on envisage l’avenir. Que nous voulons lumineux. Pas moins.

Sous le soleil d’Ambohijatovo, j’assimile donc les notions de tourisme culturel, tourisme durable, écotourisme, tourisme équitable, tourisme solidaire, leurs spécificités, us et coutumes. Je laisse par contre à Anita les subtilités de la comptabilité et de la fiscalité, monde merveilleux dont j’ai purement renoncé à l’accès depuis ces jours derniers où j’ai entendu le mot « taxe » sous toutes ses formes, environ 18645 fois. Erk.

Assise dans l’herbe, j’observe aussi le manège des fillettes qui descendent le toboggan en glissant accroupies sur les pieds pour ne pas abîmer leurs belles robes du dimanche. Depuis quelques minutes, je sens un petit groupe d’enfants qui me dévisagent en se poussant du coude, avançant vers moi d’un mètre toutes les trente secondes. J’essaie de ne pas rire et de graver ce que je lis dans mon cerveau. J’y suis presque arrivée quand je suis rejointe par la plus petite du groupe, sans doute aussi la plus téméraire.

De bonne grâce, Soa se présente en sautillant sur place, elle aura bientôt 4 ans, a un frère « plus grand » et une poupée nommée Daisy. Elle a aussi un petit caillou dans la poche qu’elle m’exhibe fièrement ; la pierre légèrement rosée fait l’objet de convoitises au sein du groupe apparemment... parce qu’elle est « magique ». Ah… magique, comment ? Elle « donne tout ». Hum…

Soa va-t-elle à l’école ? Non. « Parce que c’est trop cher ». Rien dans son ton ne trahit l’amertume ou la tristesse. C’est trop cher et on doit l’accepter, alors elle accepte. Les enfants à Madagascar ressemblent à des enfants sans en être tout à fait. Des enveloppes d’enfants avec un sens aigu du devoir et des responsabilités. Très jeunes. Trop mais la vie l’impose.

J’ai moi aussi au fond de mon sac un objet magique. Je sors ma caméra, prends une photo et retourne l’écran vers le groupe… Les enfants s’exclament de surprise et de joie en se découvrant à l’image. Les prises se répètent encore et encore. Les cris de joie amusent tous les parents aux environs. J’ignore combien ils sont à présent, cinq au départ, cinquante peut-être maintenant. Je propose qu’on s’assoit un peu pour chanter et se reposer de la dynamique séance photos.

Soa, à côté de moi, attrape ma main et commence à jouer avec mes doigts en les comptant, attendant que j’acquiesce après chaque chiffre, iray… roa… telo… efatra... dimy… Mais il me semble qu’elle a perdu un peu de son bel enthousiasme du début. Un peu déçue qu’on ne prenne plus de photos ? Non. Mais Soa trouve ma caméra « plus magique » que sa pierre… Ah.

Je n’ai malheureusement pas les moyens d’échanger ma caméra contre un caillou, fusse-t-il très très magique… Je redemande à voir la pierre et la regarde de plus près.

-Je ne suis pas d’accord avec toi Soa, je trouve ta pierre beaucoup plus magique que ma caméra !

-Non, elle ne donne rien !

Je mets la pierre à mon oreille

-Si. Elle est plus magique parce qu’elle parle...

-Non, elle ne dit rien !

-Chut, attends…

-Quoi ?

-Chut, je n’entends pas ce qu’elle dit…

-Qu’est-ce qu’elle dit ???

-Elle dit… elle dit que tu iras à l’école en septembre.