La lettre
Par Nath_Pokanel, mercredi 18 juillet 2007 à 00:41 :: Nos actions :: #67 :: rss
Elle est arrivée ce matin.
Postée du quartier d'Analakely, elle a voyagé pendant deux semaines.
Ce "Madame Nathalie" écrit avec application... L'expression me transporte immédiatement à Mada bien sûr, je n'ai qu'à me retourner pour être au marché, au milieu des petits étals multicolores.
Ce "Madame Nathalie" qui me colle aux oreilles où que j'aille, parce que j'ai beau dire "Pas besoin du Madame, juste Nathalie, ça sera très bien", c'est peine perdue...
L'usage veut qu'à Madagascar, on marque le respect envers son interlocuteur en faisant précéder son prénom du Mademoiselle/Madame/Monsieur, donc même si ici vous allez ricaner bêtement en pensant à "Madame Claude", à Mada ça n'a rien de drôlissime. Donc vous pouvez arrêter de glousser. Si vous croyez que j'entends pas...
La lettre dit que nous nous sommes croisées à Ambodiafontsy au mois de juin, qu'elle est allée chercher les parents de Faniry pour moi, qu'elle n'a pas osé venir me parler, qu'il y avait beaucoup de gens, trop pour qu'elle n'ose prendre le temps de chercher ses mots... Peur de manquer de temps pour me parler "directement"...
Je me replonge dans cette journée où j'ai remis les bourses d'études à l'école, j'essaie de me souvenir de l'arrivée des parents de Faniry, de qui les accompagnait, je devine une silhouette en blouse blanche, peut-être un visage, je ne suis pas sûre.
Je me rappelle que je suis restée deux heures à attendre en plein soleil, à fouler de mes tongs la latérite de la cour, parce que la directrice ne m'attendait que dans l'après-midi, que l'école était déserte, que le message n'était pas bien passé.
Je me rappelle que Mino faisait le pied de grue chez moi à Tana, que je l'ai appelée pour qu'elle déjeune sans m'attendre, qu'elle a dit "non, je t'attends", que j'avais oublié de prendre des bonbons pour les petits, qu'il y avait le mot Love cousu sur mon pantalon.
La lettre dit qu'elle s'appelle Jeannine, qu'elle est institutrice pour les plus petits et qu'elle ne parle pas le français. Mais qu'elle "doit" écrire cette lettre.
Je balaie ma mémoire pour en extirper une image, je revois tous ces petits tabliers bleus, les roulades dans l'herbe à l'insu de la directrice, les joyeuses bousculades autour de la caméra, les parents lissant leurs vêtements sous le petit préau, mais je ne vois pas Jeannine.
Il faudrait pouvoir tout capter, voir les signes, reconnaître les espérances, les regards, n'en rater aucun, ou ne jamais le savoir pour n'en regretter aucun.
La lettre est l'histoire de millions d'autres Jeannine à Madagascar, l'argent qui manque et l'école à quitter brusquement pour devoir travailler. Simplement.
Et puis une lettre pour inverser le destin de ses soeurs qui ne retourneront pas au collège en septembre. Ce n'est pas une supplique, juste une espérance, celle de "votre arrivée ici encore qui peut m'aider de résoudre l'écolage à payer. Selon la possibilité qu'il y en a".
Et tout parait si possible, quand on s'y met un peu.
J'ai un rallye à inventer et une lettre à écrire.
Postée du quartier d'Analakely, elle a voyagé pendant deux semaines.
Ce "Madame Nathalie" écrit avec application... L'expression me transporte immédiatement à Mada bien sûr, je n'ai qu'à me retourner pour être au marché, au milieu des petits étals multicolores.
Ce "Madame Nathalie" qui me colle aux oreilles où que j'aille, parce que j'ai beau dire "Pas besoin du Madame, juste Nathalie, ça sera très bien", c'est peine perdue...
L'usage veut qu'à Madagascar, on marque le respect envers son interlocuteur en faisant précéder son prénom du Mademoiselle/Madame/Monsieur, donc même si ici vous allez ricaner bêtement en pensant à "Madame Claude", à Mada ça n'a rien de drôlissime. Donc vous pouvez arrêter de glousser. Si vous croyez que j'entends pas...
La lettre dit que nous nous sommes croisées à Ambodiafontsy au mois de juin, qu'elle est allée chercher les parents de Faniry pour moi, qu'elle n'a pas osé venir me parler, qu'il y avait beaucoup de gens, trop pour qu'elle n'ose prendre le temps de chercher ses mots... Peur de manquer de temps pour me parler "directement"...
Je me replonge dans cette journée où j'ai remis les bourses d'études à l'école, j'essaie de me souvenir de l'arrivée des parents de Faniry, de qui les accompagnait, je devine une silhouette en blouse blanche, peut-être un visage, je ne suis pas sûre.
Je me rappelle que je suis restée deux heures à attendre en plein soleil, à fouler de mes tongs la latérite de la cour, parce que la directrice ne m'attendait que dans l'après-midi, que l'école était déserte, que le message n'était pas bien passé.
Je me rappelle que Mino faisait le pied de grue chez moi à Tana, que je l'ai appelée pour qu'elle déjeune sans m'attendre, qu'elle a dit "non, je t'attends", que j'avais oublié de prendre des bonbons pour les petits, qu'il y avait le mot Love cousu sur mon pantalon.
La lettre dit qu'elle s'appelle Jeannine, qu'elle est institutrice pour les plus petits et qu'elle ne parle pas le français. Mais qu'elle "doit" écrire cette lettre.
Il faudrait pouvoir tout capter, voir les signes, reconnaître les espérances, les regards, n'en rater aucun, ou ne jamais le savoir pour n'en regretter aucun.
La lettre est l'histoire de millions d'autres Jeannine à Madagascar, l'argent qui manque et l'école à quitter brusquement pour devoir travailler. Simplement.
Et puis une lettre pour inverser le destin de ses soeurs qui ne retourneront pas au collège en septembre. Ce n'est pas une supplique, juste une espérance, celle de "votre arrivée ici encore qui peut m'aider de résoudre l'écolage à payer. Selon la possibilité qu'il y en a".
Et tout parait si possible, quand on s'y met un peu.
J'ai un rallye à inventer et une lettre à écrire.

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