22 mars 2011

J'ai piscine !

Dans la série "Good for you !", aujourd'hui vous allez découvrir comment l'humanitaire vous fera économiser un an d'abonnement chez Véronique et Davina !
J'ai donc testé pour vous l'aquagym/cardiotraining humanitaires... A vos maillots !

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Je vous plante le contexte : loin de toute salle de sports hype, je dois faire une petite traversée nautique de 8 km entre le village de Soanierana Ivongo sur la côte Est de Madagascar et la petite île de Nosy Boraha.
Pour vous dire la vérité, j'ai raté le bateau de la veille parce qu'un pont sur la route qui menait au point d'embarcation s'est écroulé (un détail), donc je trompe l'attente au milieu d'un no man's land de 15 âmes parmi les oies et les poulets. Séquence rudimentaire un peu longue donc je vous dispense de la nuit au milieu des Gallinacées.
 
Le lendemain, j'attends patiemment le bateau de la traversée en organisant des courses de cafards dès 8h.

Et brusquement à 15h, l’heure du départ sonne ! Le propriétaire de l’hotely arrive en courant pour me prévenir que le bateau appareille dans deux minutes, à l’autre bout du village... J’adore ce sens du timing !…

Après une course sac au dos à travers le village, puis sur le ponton, l’interrogatoire d’un douanier qui me soupçonne d’être venue faire du tourisme sexuel à Madagascar (?!) et se propose comme « victime » (?!?), j’ai tout juste le temps de sauter dans le bateau collé au quai et, la seconde suivante, nous larguons les amarres.

Le bateau s’appelle le VIKING, et le capitaine doit légèrement être marseillais... Parce qu’en fait de drakkar, notre embarcation m’a tout l’air d’une énorme coquille de noix... Un vingtaine de mètres de long, sans toit ; une bâche plastique recouvre les deux tiers avant du bateau, dessous se sont entassés des Malgaches avec des caisses, des sacs, des fruits, du poisson, bref un taxi-brousse flottant en somme…

J’ai l’impression que la place en dehors de la bâche m'est revenue de droit… Donc à moi l’air frais, à tribord à côté du moteur.

Je suis assise sur des paniers de bananes vertes, et à mes pieds un homme écope à l’aide d’un seau de l’eau au fond du bateau. Consciencieux, il le remplit à ras bord, et la moitié atterrit sur mes pieds à chaque fois qu’il rejette l’eau à la mer. Je lui demande de moins remplir le seau sinon dans deux heures j’aurai les pieds palmés... Et d’abord d’où vient cette eau ?!... La coque n’est pas étanche... Seule explication que j’ai trouvée, pas des plus rassurantes...

Le ciel s’est assombri et en tee-shirt je me refroidis vite, pas moyen de mettre un pull parce que le capitaine a jeté mon sac à l’avant du bateau. Je trouve que notre embarcation tangue beaucoup, mais le capitaine a une explication rationnelle : nous sommes au niveau de la barrière de corail et la houle est toujours plus forte à cet endroit. Soit, passons donc cette barrière l’esprit serein.

Quelques minutes plus tard, le vent s’est levé, la mer grossit et les mouvements du bateau deviennent anarchiques ; les Malgaches semblent apeurés, une jeune fille se met à pleurer, une autre vomit dans le seau de service... Je les regarde enfiler leurs gilets de sauvetage, gilets en polystyrène complètement imbibés d’eau, qui me font penser que si je devais tomber à la mer, j’aurais toutes les chances de couler à pic avec ça sur le dos... Je le mets donc sans l’attacher, il me protégera un peu du vent en attendant de m’en débarrasser à la première alerte.

L’alerte ne se fait pas trop attendre... Le temps d’y penser et la mer semble soudain déchaînée, nous sommes maintenant au milieu de vagues de quatre mètres de haut, je dois être en train de rêver, je vais me réveiller... Sans doute pour m’y aider, une énorme vague s’abat sur moi à tribord et je me retrouve trempée des pieds à la tête, le cauchemar est bien réel...

La jeune fille qui pleurait tout à l’heure se met à hurler en s’accrochant à sa voisine, et finalement se cache près d’une caisse, petit corps ramassé tremblant, ses gémissements me fendent le cœur, mais elle est trop loin pour lui tendre la main. L’autre jeune fille vomit maintenant toutes les deux minutes, le reste des villageois entament des prières à voix haute, les mains jointes et le regard suppliant un miracle. L’ambiance me donne autant la chair de poule que le froid lui-même, je me mets à chanter doucement pour conjurer l'angoisse.

Le spectacle de cette mer démontée est effrayant, la terre de Madagascar a disparu derrière nous et Nosy Boraha est trop loin pour l’apercevoir. Notre vaillant Viking se débat au milieu de vagues en furie, et semble être une plume dans la tempête… La cargaison mal arrimée glisse au fond du bateau au gré de ses mouvements chaotiques, les fruits s’échappent des paniers ouverts, roulent de bâbord à tribord pour refaire le chemin inverse quelques secondes plus tard.

Après trente minutes, je n’ai plus l’esprit ni à chanter ni à prier. Je dois résister aux vagues qui s’écrasent sur moi les unes après les autres, au rythme implacable d’un métronome. J’ai à peine le temps de m’essuyer les yeux que la vague suivante me claque au visage. Je suis trempée jusqu’aux os et transpercée par le froid, ma tête se vide, j’essaie de ne pas croire ce que je vois autour de moi, la mer rugissante à perte de vue et les gens qui hurlent leur frayeur.

Je suis obligée de serrer les mâchoires pour arrêter de claquer des dents. J’essaie de me donner un peu de courage, un peu d’espoir aussi, de me projeter ailleurs, mais je me sens si loin de tout, tout à coup. Si loin de ma famille, de mes amis, je suis juste perdue là, au milieu d’une immensité infinie de trombes d’eau.

Deux longues heures que nous sommes partis... Et toujours en enfer... J’ai du mal à voir les autres passagers, mes yeux sont brûlés par le sel et les ouvrir est devenu trop douloureux.
J’entends les passagers qui pleurent et prient toujours à l’avant du bateau. Le froid me tétanise les muscles, mes membres sont de bois, je ne réagis plus aux paquets d’eau qui me claquent le corps. La tempête n’en finit pas, l’île n’apparaît jamais et ma résistance s’épuise. Ma seule pensée entre deux assauts glacés est “ tenir... tenir vague après vague ” jusqu’à la dernière, jusqu’à l’île, ne penser à rien d’autre, rester concentrée sur cette lutte-là.

Mais qu’est ce que je fais sur ce bateau ? Qu’est ce que je fais là à pouvoir périr à la prochaine vague au milieu de l’Océan Indien ?

J’enrage contre ce Viking qui m’apparaît soudain comme une tombe au milieu de la tempête, sans que je ne puisse rien y faire. Je me maudis d’avoir entrepris cette traversée, je me maudis de toujours penser qu’il suffit de le vouloir assez fort pour que tout me soit possible... Je n’ai pas d’écailles et je meurs de froid, littéralement.

Je sens une impression étrange m’envahir, comme un détachement, une lente aspiration, une lassitude soudaine qui me fait doucement lâcher prise, insidieusement. J’ai beau m’encourager à y résister, je me sens partir loin de ce bateau, flotter sans bruit sans chaos, mes grands-parents me sourient, je nage au triathlon de Marseille, sous le soleil au milieu des poissons, je suis bien, je prends le thé au milieu du salon, il y a Anita, Annette, …
Mais la pièce se met à tourner… Je n’ai pas eu le temps d'aller au bout de mes rêves, et aujourd’hui je sens la vie s'échapper doucement, sans que je n’arrive plus à la retenir.

Est-ce que je suis en train de mourir ? Qu’il n’y ait plus rien après ce voyage, pas de retour, juste perdue entre Soanierana Ivongo et Nosy Boraha... Je me trouve tout à coup mille choses à faire et je n’ai même pas vu New York sous la neige. Que cet enfer cesse et que rien ne se termine aujourd’hui, pas comme ça !

Je me pince la cuisse de toutes mes forces et la douleur me fait me redresser. Je dois garder les yeux ouverts, mais je ne peux supporter plus longtemps ce froid, j’ai la sensation d’être imbibée de cette eau glacée, jusqu’à la plus petite terminaison nerveuse, la plus reculée...

Je vais sauter et nager jusqu’à l’île, tout plutôt que de rester là à mourir de froid, j’ai trop mal et c’est trop long.

Le capitaine et son matelot échangent leurs ordres en malgache, “ mora mora ! ”, on coupe le moteur face aux vagues les plus énormes, pour leur opposer une résistance minimum quand elles nous balaient.

Trois heures et demie après notre départ, le miracle… L’île se découpe comme une tâche sombre au loin !…

Il faut encore presqu'une heure pour s’approcher... Mais le courant est trop fort et nous attire vers les récifs au risque de s'y fracasser, la tempête fait toujours rage.

Quand tout à coup, une main invisible soulève violemment le bateau qui bascule !

En une seconde, c'est le choc avec l’eau glacée. J’entends des hurlements partout autour de moi mais je ne distingue pas ceux qui les poussent. La brûlure de mes yeux gonflés par le sel me tenaille, je perçois la coque qui s’agite en tout sens et mon seul réflexe est de m’en éloigner pour ne pas être assommée. Devant, la côte est encore loin mais visible, atteignable au bout de l'effort.

Et cette fois le bout de l’enfer est bien là ! Peu importe l’eau glacée, mes jambes qui ne répondent plus, je suis en vie.

Après une heure d’efforts, j’atteins le port et remonte le petit escalier de ciment, des gens sont massés sur la jetée et applaudissent à tout rompre… Ambiance surréaliste… Qu’est-ce qui provoque cette joie ? L’explication me pétrifie… La zone est infestée de requins, les malheureux passagers de cette coque de noix sont morts dans la tempête, noyés ou dévorés par les requins...

Je vais vaciller et m’écrouler là, mes jambes refusent d’avancer davantage, je me résigne à ne plus rien penser…

Un villageois m'entraîne jusqu’au petit café du port. La propriétaire me regarde entrer, médusée, tel un mort vivant qui s’infiltrerait de son plancher… Elle n’ose même pas m'approcher. Je lui grimace un sourire, bredouille trois mots de malgache pour demander du thé et reste là à claquer des dents en rythme en inondant son hotely, incapable d’un geste supplémentaire. Je suis vivante et je n’en reviens pas.

En attendant, j'en suis quitte pour un strip-tease au milieu du café. A peine trois minutes plus tard, la dame revient avec le meilleur thé of my life (j'ai entendu Céline Dion dire ça un jour...) ; en échange, je la presse d’accepter les quelques billets qui sont restés au fond de ma poche, les plus trempés of her life (Céline aurait pu penser ça).


Donc la morale de votre épisode "Good for you !" : même si un choc hydrothermique reste possible (bien que regrettable), qu'une ingestion accidentelle par un requin taquin reste envisageable (bien que désolante) ou qu'une faiblesse aquatique survienne à l'insu de votre plein gré, ce petit exercice de cardio-training doublé d'une thalasso en eaux vives est jalousé par les meilleurs triathlètes (Karen Smyers, mon idole)...
L'humanitaire a donc bien des vertus BODYSCULPTANTES, estampillé "GOOD for YOU". CQFD.